Encore une fois et comme à chaque course transatlantique, à regarder quotidiennement les positions des figaro2 dans l’AG2R, je me dis que je n’en apprendrais rien, leur course n’est pas la mienne: ils courent en double sur des bateaux identiques, au mois de mai avec une porte à passer aux Canaries, et rien de cela ne ressemble à la Route du Rhum qui est en solitaire, avec des bateaux différents même s’ils appartiennent à la même classe -pour moi la Class40-, au milieu de l’automne et avec un itinéraire libre entre St Malo et Pointe-à-Pitre. Rien de comparable donc sinon l’effort et la fatigue, l’inquiétude d’une option que l’on espère un instant plus ou moins long la bonne, la beauté jour et nuit de ce qui entoure.

Mais cette année les organisateurs de l’AG2R ont innové avec une trouvaille qui m’inquiète si elle fait flores, et pour le dire tout net, si justement apparaissait dans mon horizon le trimaran aux moteurs rugissants pour apporter à la terre les incontournables images en directs qui font aujourd’hui les vrais événements, je ne suis pas sûr de garder mon calme.

Je ne vais pas en mer, je ne cours pas le Rhum pour voir un monstre de ferraille brûlant à tout vent son mazout m’interpeller et me demander mes dernières impressions, ce que j’ai mangé au petit-déjeuner et si je suis content d’être là.

Il y a là quelque chose qui me dégoûte, celle de ne pas me savoir solitaire justement et que le soi-disant besoin d’images et de sons à tout va justifierait comme une évidence que je sois suivi par un bateau vrombrissant qui va d’un concurrent à un autre pour alimenter le besoin des sites d’informations en images fumeuses et puantes de gazoil brûlé.

Mais qu’est-ce que cela apporte, rapporte? Est-ce que l’histoire de la course au large n’est pas assez jolie comme cela pour qu’en plus cet Ocean Alchimist vienne me polluer mon horizon, pour qu’il ramène des rush qui ne diront rien à personne, de toutes les façons?

Que je vous rassure, je suis aujourd’hui loin de ma première traversée réalisée dans les temps préhistoriques avec une VHF à laquelle personne n’a jamais répondu et un sextant, et oui j’aurai bien à bord une VHF fixe, une de secours, un téléphone Iridium de secours, ma balise EPIRB, et un Inmarsat, et la balise Argos, et un Iridium open port pour aller sur l’internet. Oui, oui, j’aurais tout cela pour ma sécurité, pour télécharger les fichiers météo, pour communiquer avec les gens à terre qui me soutiennent dans cette aventure. Mais que l’on vienne me filmer en plein milieu de là où j’ai envie d’être solitaire pour distraire, c’est trop. Est-ce que je peux utiliser le mot « vulgaire »? Il y a assez de camera partout où je me promène pour que sur l’océan, on puisse se trouver un peu tranquille quand on le souhaite? Et si c’est pas là, où faut-il donc aller?

La course au solitaire est bien au delà de ces quelques instantanés si vite oubliés et l’imaginaire qu’elle donne à celui qui court comme celui qui la suit ne se nourrit pas de ces saynettes volées.

J’aimerais bien savoir ce qu’ils en pensent et ce qu’il en diront, nos coureurs de l’AG2R qui vont arriver cette nuit, pour peu qu’on leur pose seulement la question. Et si la magie de leurs courses n’avait nulle besoin de cet alchimiste là?