Une fois arrivé dans mon chez moi, une fois les chaussons de la vie à terre remis aux pieds, il me faut à nouveau regarder derrière, me penser derechef en cet instant du 5 février où dans la fin de nuit, le mat de Zinzolin est tombé.

J’ai pourtant plutôt envie de penser à l’après, à Zinzolin que j’ai laissé seul sur un ponton du Marin faisant confiance à l’organisation pour qu’il soit ramené en cargo vers la fin Mars, réfléchir à la suite de mes histoires avec la mer, à mes envies de courses au Large. Mais aussi il faut que j’y retourne comme pour m’en débarrasser.

 

Que c’est-il passé, exactement, je ne sais pas, mais je peux raconter un peu, plus en détail.

 

J’étais sous GV, solent en bordure libre et Génois tangonné, sous des grains successifs mais de moins en moins violents à fur et à mesure qu’ils passaient sur moi. J’allais vite, il y avait de la pression dans les voiles et les surfs longs aplatissaient la mer qui ne me semblait pas grosse. Il n’y avait aucun heurt, aucune violence dans le gréement ou sur la coque. Tout glissait.

Et un long surf à nouveau lors du troisieme grain -quand je dis long, je veux dire entre une et deux minutes- et celui-là certainement le moins dense, le plus léger, le plus souple, puis dans la phase finale de la glissade, tandis que je barrais toujours, j’ai vu, sans un bruit, dans le seul silence de la glisse et du vent, le mat encore en l’air se briser en trois morceaux et sans même ni se plier ou se courber, littéralement tomber sur lui-même, s’effondrer comme quelqu’un ferait un malaise. Aucun craquement, et en une seconde tout est à l’eau, mat, voiles, gréement dormant…

J’ai reconnu cette période de crise quand d’un seul coup le danger est là, imminent, comme cet été lors de ma collision dans le Golfe de Gascogne: il y a une hyper-lucidité, une vision augmentée de la réalité qui permet de voir précisément le présent et d’anticiper l’avenir: je sais exactement ce qu’il faut faire, quelles décisions prendre, quels outils me serviront, dans quel ordre effectuer les manœuvres. Et je ne me trompe pas, tout ce passe exactement comme je l’imaginais. Je ne suis plus moi, je ne sens rien de moi, ni peine, ni désarroi, ni tristesse, je suis entièrement dans l’action, plus dans l’être. Je me sauve.

Ce ne sera qu’après que je reviendrai à la réalité, ma vie, mais d’abord il me faut survivre, et c’est ce qui se passe.

 

En pratique, je me précipite sur le tangon que je préserve, et puis je démonte un à un les ridoirs. Couper les câbles est une utopie amusante dans ces conditions. Malgré ma pince surdimensionnée, il est impossible sur une mer qui m’apparait alors forte, seul, de couper des câbles détendus qui sont par dessus bord. Démonter les ridoirs devient vite la seule option raisonnable, entendu que bien sur je les avais bloqués au mieux.

Les voiles sont trop lourdes, trop pleines d’eau et retenues par le mat, il n’y a pas moyen de remonter quoi que ce soit, et il me faut m’en débarrasser, c’est une évidence.

Je récupère quand meme la partie intermédiaire du mat, car je veux comprendre et me dis que cela sera utile à l’expertise. Je récupère quelques drisses, mais les autres partent à l’eau…

 

Le mat n’a pas tapé la coque, probablement parce qu’il s’est brisé en plusieurs morceaux et comme désarticulé, il est souple et libre, il ne butera jamais sur la coque.

 

Quand tout part au fond de l’océan et s’enfonce dans les profondeurs, il me monte un sentiment incroyable de devoir accompli, de succès. Le bateau se met en travers de la vague et je sais qu’il lui faut alors un minimum de propulsion, je dois remettre de la toile, donc un mat d’abord.

J’essaie de déplier les esquilles d’aluminium qui obstruent le mat, mais je comprends vite qu’il m’est impossible d’emmancher le tangon dans l’ouverture du mat, trop de vent, de vagues instables. Je décidé d’utiliser le moignon de mat comme tuteur et j’accroche une des mâchoires du tangon sur l’anneau qui est au pied du mat, celui qui me servait a l’accrocher en bout-dehors, et je le sangle tout le long, verticalement, après avoir passer deux drisses sur la mâchoire qui sera en l’air. C’est solide. J’envoie le tourmentin, je me sers de l’autre drisse comme bastaque, et le bateau devient gouvernable, il repart dans la bonne direction, je suis soulagé.

C’est seulement alors que je réalise que le pilote ne fonctionne définitivement plus, que l’odeur de brulé que j’avais senti en cherchant mon tourmentin dans le local technique représente quelque chose de plus grave. Tant pis, je verrais cela plus tard

Je n’ai aucune tristesse, aucun dégoût, aucun dépit mais au contraire heureux du déroulement des événements, je suis vivant, le bateau avance sainement, la suite j’aurais le temps de la décrypter. Je me rends compte que j’ai les mains en sang, que je me suis écorché les doigts malgré les gants, je ne veux pas sentir la douleur mais seulement me projetter dans la suite, je veux recommencer à être.

C’était le jour de mon anniversaire, je me dis que c’est mon cadeau que je le garderai chèrement. Je sais les jours à venir longs, très longs, à ma première hallucination je sais que je ne peux prendre aucun risque, je mets le bateau en travers et je vais me reposer, paisiblement.