Bien sûr, il y en a une, elle est là devant moi. 1 300 milles après mon démâtage au beau milieu de l’Atlantique, entre Cap Vert et Antilles, j’aurais avancé à la vitesse de la Pinta, 4,4 nœuds sur 12 jours, scrutant aujourd’hui comme son équipage l’horizon pour y découvrir un indice, un amoncellement particulier de nuages sur la Montagne Pelée. En fait, je ne verrai rien du tout, mais passerai de nuit l’Ilet Cabrits, puis je loferai si les conditions s’y prêtent vers l’entrée de la passe du Marin pour, sans doute, terminer au moteur vers la ligne d’arrivée ; il y a trop de cayes ici et là, je ne peux remonter au vent avec mon gréement archaïque. Je vais donc manquer la ligne de quelques heures, elle aura fermé ce soir lundi 16 à 24 heures UTC. Dommage.

J’aurai bien l’occasion de revenir sur cet incident, les circonstances, et les jours à suivre, les miens et celui de Jean-Marc.

Mais la dernière journée d’un périple, quel qu’il soit, est toujours singulière, toute d’ambiguïté, que j’ai attendue et que déjà je redoute. Si d’autres ont parfois été bien lentes, je sens que celle-ci sera trop courte.

Dernière aube qui apparaît plus flambée que les autres, l’eau plus envoûtante, les bonites qui me suivent depuis une semaine seront bientôt trahies.

Je songe à l’arrivée, mes premiers pas, mes premiers mots, mes premières accolades tout en regardant, mal assis, mon carré exigu et familier, ma cellule, ce lieu d’érémitisme qui m’est un luxe que je rendrai à regret tout à l’heure à la mer, qui me l’aura prêté un temps. Les messages des uns, les poèmes des autres étaient comme une solitude accompagnée et partagée.

Je vais arriver de nuit, tout le monde sera peut-être couché et ce serait aussi bien ainsi, une arrivée en catimini pour me laisser le temps de me remettre au bruit, à la lumière, à la vie du monde auquel j’appartiens, je le sais bien. Mais une autre partie de moi se réjouit aussi de revoir bientôt les amis, rire à nouveau ensemble, partager nos émotions de se retrouver là, heureux.

Je vais retrouver ce que vous savez tous ; il me restera mes joies et mes peurs, et les couleurs des jours qui n’appartiendront qu’à moi.