J’ai passé toute ma journée à réparer mon spi lourd, celui qui m’a semblé le moins abîmé. Une journée entière à démêler, coller mes quatre rouleaux de toile à spi adhésive et commencer la couture. J’en ai pour encore au moins une journée à ce rythme pour un spi que je n’oserais peut-être même pas envoyer… Les fichiers annoncent 25 nœuds dans mon secteur pour demain et après-demain, et mon génois fera aussi bien l’affaire dans ces conditions, C’est dans le petit temps, moins de 20 nœuds, que le spi ferait vraiment la différence et pourrait me faire gagner bout à bout plus d’une journée de course – de convoyage, plus exactement.

La couture est une tâche ingrate, monotone et fastidieuse, mais hypnotisante surtout ; point après point, j’aligne des dizaines de mètres sans penser à rien ou plutôt en oubliant de penser que je suis là,au milieu de la mer. Négliger les couleurs du ciel et celles des nuages qui passent d’un côté à l’autre de mes horizons. Car je suis bien sûr de ça, je vais en mer pour voir le ciel que l’on voit la comme nulle part ailleurs, en une demi-sphère sans obstacle, sinon celui que l’on se crée, en ne regardant plus.

Comme après la première étape, je fais le deuil de la course, avec douleur, tristesse, mais je reprends du plaisir en commençant à regarder de nouveau autour de moi, les camaïeux de gris, les raies obliques des averses sous les grains qui passent près de moi et qui encore m’évitent, les oranges du soleil couchant qui se tordent avec les roses des nuages, juste devant moi.

Il m’a fallu quelques jours pour me rappeler que c’est surtout pour cela que je suis ici, une parenthèse attentive dans ma vie. La course n’est que le prétexte, j’en courrais d’autres.

Venus se lève devant mon étrave dans le crépuscule.