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Monthly Archives: février 2009

Voiles de bonne fortune

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Comme dans les belles histoires, il y eu un matin puis plein d’autres encore.

Une fois remis un peu de mon démâtage, j’ai vite compris que j’arriverais au bout, qu’il suffisait de  laisser glisser Zinzolin dans les alizés pour tendre vers la Martinique, ce serait seulement long., mais j’avais assez d’eau et de vivre pour tenir facilement encore 3 semaines en faisant attention. Je faisais et refaisais le compte des heures et des jours à venir en me préparaint au pire, sans pilote: dormir 4 à 5 heures par jour, garder une heure pour moi et barrer les 18 autres heures…je commençais à réduire mon monde pour en faire une cellule étroite et protectrice dans laquelle je pourrais me protéger et continuer: économiser les gestes, la pensée, ne pas me fatiguer, ne pas m’user prématurément.

J’avais gréé mon TMT et progressivement confiant avec mon bricolage, j’osais mon ORC de travers comme une voile de skitesurf. Voilà j’en étais là, et ça marchait.

Et comme c’était mon anniversaire j’ai eu des appels sur mon Iridium, le premier de ma fille, qui m’ont permis d’alerter le comité de course, de garder le contact avec le monde extérieur, de me donner des rendez-vous horaires qui permettent d’attendre, de baliser le temps, de ne pas penser à ce qui allait se passer dans 1, 2 ou 10 jours, mais de regarder la journée heure par heure, de fragmenter ce continuum qui sinon semble infini et désespérant.

Jusqu’au moment où j’ai pu entendre le « bip bip bip » du gyropilot qui se remettait en route près de 48 heures après mon dématage. J’ai su alors que ma galère prenait fin.

Comment remercier ceux qui m’ont aidé? Cela paraît ridicule d’allonger des noms mais pourtant c’est grâce à leur aide que j’ai trouve la force de bricoler encore et encore pour que ça marche enfin, mais aussi grâce à leur présence invisible que je me suis senti porté, soutenu dans cet effort. Jean-Claude tout d’abord, mon frère qui faisait le relai entre moi et Fred, Erwan et d’autres du Chantier Structures. Merci à vous tous, merci.

 

Ensuite, j’ai pu me concentrer à nouveau sur la marche du bateau, car accélérer Zinzolin de quelques dixièmes de noeud, ce seraient des jours de gagner, des moments de galère qui s’effacent sur mon tableau des comptes.

Quand j’ai compris que mon mât de fortune tenait, qu’au pire j’avais encore la bôme comme mât de secours, petit à petit je me suis remis à relancer de la toile en essayant toutes les combinaisons, mon ORC et mon tourmentin en grand voile, puis mon spi léger que j’ai redécoupé pour en faire une sorte de « code 5 », et même mon spi loud dont j’avais terminé la réparation un des jours précédents et que je me réjouissais de finalement pouvoir envoyer, mais qui était trop grand et trainait trop d’eau…

Finalement, le code 5 seul était la meilleure option, ma GV ridicule le déventait inutilement. Je me suis vu allonger le pas, faire des journées à plus de 120 milles voire 135 milles, faire des surfs à plus de 8 noeuds…si si, la preuve ! j’en ai été fier et petit à petit je me suis de nouveau senti en course, ridiculement j’ai pris l’heure de fermeture de la ligne, le lundi 24 à 24 heures TU en ligne de mire, je me suis même pris à croire que je la passerais à temps!

Je savais pourtant que je ne pourrais pas remonter dans le vent du cul-de-sac du Marin, mais jusqu’à la fin j’y ai cru, un peu. J’ai mis mon Code 5 et mon TMT et le tout bordé au mieux m’a permis de remonter jusqu’à la bouée MA2, et puis au premier virement de bord il a bien fallu que je me rende compte.

Mais ce n’était plus important, j’avais fait de mon mieux.

 

 

 

 

 

Démâtage, retour sur l’épisode.

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Une fois arrivé dans mon chez moi, une fois les chaussons de la vie à terre remis aux pieds, il me faut à nouveau regarder derrière, me penser derechef en cet instant du 5 février où dans la fin de nuit, le mat de Zinzolin est tombé.

J’ai pourtant plutôt envie de penser à l’après, à Zinzolin que j’ai laissé seul sur un ponton du Marin faisant confiance à l’organisation pour qu’il soit ramené en cargo vers la fin Mars, réfléchir à la suite de mes histoires avec la mer, à mes envies de courses au Large. Mais aussi il faut que j’y retourne comme pour m’en débarrasser.

 

Que c’est-il passé, exactement, je ne sais pas, mais je peux raconter un peu, plus en détail.

 

J’étais sous GV, solent en bordure libre et Génois tangonné, sous des grains successifs mais de moins en moins violents à fur et à mesure qu’ils passaient sur moi. J’allais vite, il y avait de la pression dans les voiles et les surfs longs aplatissaient la mer qui ne me semblait pas grosse. Il n’y avait aucun heurt, aucune violence dans le gréement ou sur la coque. Tout glissait.

Et un long surf à nouveau lors du troisieme grain -quand je dis long, je veux dire entre une et deux minutes- et celui-là certainement le moins dense, le plus léger, le plus souple, puis dans la phase finale de la glissade, tandis que je barrais toujours, j’ai vu, sans un bruit, dans le seul silence de la glisse et du vent, le mat encore en l’air se briser en trois morceaux et sans même ni se plier ou se courber, littéralement tomber sur lui-même, s’effondrer comme quelqu’un ferait un malaise. Aucun craquement, et en une seconde tout est à l’eau, mat, voiles, gréement dormant…

J’ai reconnu cette période de crise quand d’un seul coup le danger est là, imminent, comme cet été lors de ma collision dans le Golfe de Gascogne: il y a une hyper-lucidité, une vision augmentée de la réalité qui permet de voir précisément le présent et d’anticiper l’avenir: je sais exactement ce qu’il faut faire, quelles décisions prendre, quels outils me serviront, dans quel ordre effectuer les manœuvres. Et je ne me trompe pas, tout ce passe exactement comme je l’imaginais. Je ne suis plus moi, je ne sens rien de moi, ni peine, ni désarroi, ni tristesse, je suis entièrement dans l’action, plus dans l’être. Je me sauve.

Ce ne sera qu’après que je reviendrai à la réalité, ma vie, mais d’abord il me faut survivre, et c’est ce qui se passe.

 

En pratique, je me précipite sur le tangon que je préserve, et puis je démonte un à un les ridoirs. Couper les câbles est une utopie amusante dans ces conditions. Malgré ma pince surdimensionnée, il est impossible sur une mer qui m’apparait alors forte, seul, de couper des câbles détendus qui sont par dessus bord. Démonter les ridoirs devient vite la seule option raisonnable, entendu que bien sur je les avais bloqués au mieux.

Les voiles sont trop lourdes, trop pleines d’eau et retenues par le mat, il n’y a pas moyen de remonter quoi que ce soit, et il me faut m’en débarrasser, c’est une évidence.

Je récupère quand meme la partie intermédiaire du mat, car je veux comprendre et me dis que cela sera utile à l’expertise. Je récupère quelques drisses, mais les autres partent à l’eau…

 

Le mat n’a pas tapé la coque, probablement parce qu’il s’est brisé en plusieurs morceaux et comme désarticulé, il est souple et libre, il ne butera jamais sur la coque.

 

Quand tout part au fond de l’océan et s’enfonce dans les profondeurs, il me monte un sentiment incroyable de devoir accompli, de succès. Le bateau se met en travers de la vague et je sais qu’il lui faut alors un minimum de propulsion, je dois remettre de la toile, donc un mat d’abord.

J’essaie de déplier les esquilles d’aluminium qui obstruent le mat, mais je comprends vite qu’il m’est impossible d’emmancher le tangon dans l’ouverture du mat, trop de vent, de vagues instables. Je décidé d’utiliser le moignon de mat comme tuteur et j’accroche une des mâchoires du tangon sur l’anneau qui est au pied du mat, celui qui me servait a l’accrocher en bout-dehors, et je le sangle tout le long, verticalement, après avoir passer deux drisses sur la mâchoire qui sera en l’air. C’est solide. J’envoie le tourmentin, je me sers de l’autre drisse comme bastaque, et le bateau devient gouvernable, il repart dans la bonne direction, je suis soulagé.

C’est seulement alors que je réalise que le pilote ne fonctionne définitivement plus, que l’odeur de brulé que j’avais senti en cherchant mon tourmentin dans le local technique représente quelque chose de plus grave. Tant pis, je verrais cela plus tard

Je n’ai aucune tristesse, aucun dégoût, aucun dépit mais au contraire heureux du déroulement des événements, je suis vivant, le bateau avance sainement, la suite j’aurais le temps de la décrypter. Je me rends compte que j’ai les mains en sang, que je me suis écorché les doigts malgré les gants, je ne veux pas sentir la douleur mais seulement me projetter dans la suite, je veux recommencer à être.

C’était le jour de mon anniversaire, je me dis que c’est mon cadeau que je le garderai chèrement. Je sais les jours à venir longs, très longs, à ma première hallucination je sais que je ne peux prendre aucun risque, je mets le bateau en travers et je vais me reposer, paisiblement.

 

 

 

 

 

Arrivée ensemble

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Je ne savais pas que j'étais attendu.

Je ne suis pas arrivé en catimini comme on arrive de nuit dans un port en me mettant en fin de ponton, mais accueilli par les concurrents de la Transquadra et leurs familles qui étaient bien là, à trois heures du matin, à m'attendre toujours, me rechauffer, visages connus et inconnus, mais des sourires sur tous.

Tout d'un coup j'ai réalisé que cette course, ils l'avaient faite avec moi, suivant ma progression lente mais tenace et moi, s'inquiétant avec moi, souffrant des memes doutes, et partageant la meme joie d'en avoir terminé.

Ce sont là aussi, comme mes jours en mer des moments uniques, sublimes qui m'appartiennent et ne me quitterons plus. La course en solitaire, et c'est cela que je découvre maintenant, meme si je le pressentais, l'esperais n'est pas seulement faite de moments de solitude en mer mais aussi de ces ceux-là partages, des liens se nouant. On m'a envoyé strophes par strophes des poèmes sur ma messagerie Iridium, des messages, des clins d'oeil, on m'a couvert de sourires à l'arrivée; tous ont couru avec moi, je m'en rends compte; je ne le savais pas si bien.

Et comment remercier tous ceux-la qui étaient avec moi, de proche ou de loin, sur mon Pogo à m'aider à tracer son chemin, de leur cadeau?

 

Je suis maintenant dans l'administratif -les assurances, l'immobilisation de Zinzolin au Marin jusqu'à son retour cargo non prévu en métropole- puis je rejoindrais mes habitudes, mais différent, plus riche et plus fort, il me semble.

Avant la suite.

Dernière journée

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Bien sûr, il y en a une, elle est là devant moi. 1 300 milles après mon démâtage au beau milieu de l’Atlantique, entre Cap Vert et Antilles, j’aurais avancé à la vitesse de la Pinta, 4,4 nœuds sur 12 jours, scrutant aujourd’hui comme son équipage l’horizon pour y découvrir un indice, un amoncellement particulier de nuages sur la Montagne Pelée. En fait, je ne verrai rien du tout, mais passerai de nuit l’Ilet Cabrits, puis je loferai si les conditions s’y prêtent vers l’entrée de la passe du Marin pour, sans doute, terminer au moteur vers la ligne d’arrivée ; il y a trop de cayes ici et là, je ne peux remonter au vent avec mon gréement archaïque. Je vais donc manquer la ligne de quelques heures, elle aura fermé ce soir lundi 16 à 24 heures UTC. Dommage.

J’aurai bien l’occasion de revenir sur cet incident, les circonstances, et les jours à suivre, les miens et celui de Jean-Marc.

Mais la dernière journée d’un périple, quel qu’il soit, est toujours singulière, toute d’ambiguïté, que j’ai attendue et que déjà je redoute. Si d’autres ont parfois été bien lentes, je sens que celle-ci sera trop courte.

Dernière aube qui apparaît plus flambée que les autres, l’eau plus envoûtante, les bonites qui me suivent depuis une semaine seront bientôt trahies.

Je songe à l’arrivée, mes premiers pas, mes premiers mots, mes premières accolades tout en regardant, mal assis, mon carré exigu et familier, ma cellule, ce lieu d’érémitisme qui m’est un luxe que je rendrai à regret tout à l’heure à la mer, qui me l’aura prêté un temps. Les messages des uns, les poèmes des autres étaient comme une solitude accompagnée et partagée.

Je vais arriver de nuit, tout le monde sera peut-être couché et ce serait aussi bien ainsi, une arrivée en catimini pour me laisser le temps de me remettre au bruit, à la lumière, à la vie du monde auquel j’appartiens, je le sais bien. Mais une autre partie de moi se réjouit aussi de revoir bientôt les amis, rire à nouveau ensemble, partager nos émotions de se retrouver là, heureux.

Je vais retrouver ce que vous savez tous ; il me restera mes joies et mes peurs, et les couleurs des jours qui n’appartiendront qu’à moi.

Jean-Marc Hautbois

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On vient de m’annoncer que le bateau numéro 10, celui de Jean-Marc, vient d’être retrouvé vide, que Jean-Marc est porté disparu.

Plus rien d’autre n’a d’importance.

J’ai fait sa connaissance les jours précédents le départ, son bateau était juste à cul du mien, nous avions un peu sympathisé je crois. Lors d’une soirée, nous avons trouvé des lieux et des plaisirs communs, New York où il a été professeur au Lycée français, le massif des Ecrins, la haute-montagne.

Et puis la mer.

Je n’en sais pas plus, mais c’est assez. Je vais regarder la mer, penser à lui et à tous ceux qui l’aiment.

Sauf nécessité, je n’enverrai plus de note sur ce blog avant mon arrivée, ça suffit comme ça.

Démâtage

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Un peu de retard à vous tenir au courant, mais j’ai eu fort à faire ces deux derniers jours.
Mon spi était enfin recousu mercredi et je me préparais à l’envoyer pour mon anniversaire le lendemain, comme un petit cadeau.

En guise de cadeau, j’ai été réveillé vers 6 heures par un grain violent. Je prends la barre pour une succession de surfs longs et denses. Et puis, lors d’un surf plutôt calme, 11 nœuds de vitesse par 25 nœuds de vent, sous GV haute et génois tangonné, tandis que je suis en train de glisser – même pas à la fin du surf, quand on heurte parfois la vague précédente –, mon mât, sans aucun bruit, se brise en trois morceaux. Fin de l’épisode.

Je passe sur ce qu’il faut faire pour se débarrasser des bouts, voiles, haubans, étais, GV…
Puis faire un gréement de fortune avec mon tangon que je me suis précipité à récupérer en premier, les tentatives de voilures avec le tourmentin, puis finalement l’ORC, et réaliser que mon pilote ne marche plus. Une odeur de brûlé dans le local technique m’avait alerté, mais j’avais autre chose à régler.

Alors c’est tout d’un coup l’inquiétude de me voir pendant dix-quinze jours barrer 20 heures sur 24. Cette journée du 5 a été pénible, avec la peur de souffrir longtemps avant de pouvoir me remettre ; se dire qu’il n’y a pas d’autre solution, et le sentiment brutalement de se sentir très petit, fragile, perdu entre un ciel fin et le fond de l’océan, suspendu entre deux rives bien éloignées – je regarde la carte et me retrouve en plein milieu avec 1400 milles à parcourir.

Je fais comme on me dit et j’essaie de m’organiser, de me projeter dans le futur, l’arrivée, de penser positif.

Quelques appels me réjouissent, c’est inimaginable comme une voix peut ainsi procurer du réconfort, le simple plaisir d’entendre une voix, même inconnue quand c’est le CROSS Gris Nez qui me demande de mes nouvelles ou Laurent Bolo du comité d’organisation ou encore Laurent, un autre concurrent qui a abandonne au Canaries, qui m’appelle juste pour passer 15 minutes avec moi. Et puis surtout mon frère qui se démène avec les spécialistes du Chantier Structures pour trouver la cause de la panne, offrir une solution.

Cet après-midi, j’ai enfin entendu le beeep du gyropilote qui se remettait en marche et tout d’un coup, un énorme soulagement, savoir que je pourrais me reposer, manger, et surtout malgré tout prendre du plaisir à être là, sur l’eau, prendre mon bol d’air.

Arrivée dans dix-douze jours ? Il me reste 1100 milles…Une autre aventure dans l’aventure, plus personnelle, commence. Moi qui était venu pour apprendre la course au large en solitaire, je suis servi. Pilotes en rade, spis éclatés, démâtage – il ne me reste plus que l’Ofni et je crois que j’aurais fais le tour des problèmes possibles !


PS technique


1. La cause.
Ce démâtage est très probablement la conséquence de la collision de cet été qui a fragilisé l’espar, mais qui est restée masquée. J’ai récupéré le morceau de mât intermédiaire pour que l’expertise puisse avoir lieu.

2. Le gréement de fortune. Le mât s’est brisé à 40 centimètres au-dessus de la bôme. J’ai fixé le tangon le long du moignon d’espar et passé deux drisses en tête. L’une sert de pataras et l’autre tient l’ORC qui est donc sur le côté, le point de tire étant devenu le point d’écoute. J’ai donc comme une voile de kite-surf qui m’a quand même permis de surfer cet après-midi à plus de 7 nœuds ! Cela dit, j’ai trop peur que le tangon ne casse : vitesse moyenne sur le fond autour de 5 nœuds au grand-largue.

3. Le pilote. C’est le régulateur de tension entre l’alimentation électrique et l’ordinateur du gyropilote qui a fondu – pourquoi?  Il a suffi de le court-circuiter et de brancher directement le gyropilote sur l’alimentation générale pour que celui-ci fonctionne à nouveau. Je n’ai plus qu’à rebrancher tout ce que j’avais retiré pour isoler petit à petit l’origine de la panne…

A quoi songeait Pénélope ?

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J’ai passé toute ma journée à réparer mon spi lourd, celui qui m’a semblé le moins abîmé. Une journée entière à démêler, coller mes quatre rouleaux de toile à spi adhésive et commencer la couture. J’en ai pour encore au moins une journée à ce rythme pour un spi que je n’oserais peut-être même pas envoyer… Les fichiers annoncent 25 nœuds dans mon secteur pour demain et après-demain, et mon génois fera aussi bien l’affaire dans ces conditions, C’est dans le petit temps, moins de 20 nœuds, que le spi ferait vraiment la différence et pourrait me faire gagner bout à bout plus d’une journée de course – de convoyage, plus exactement.

La couture est une tâche ingrate, monotone et fastidieuse, mais hypnotisante surtout ; point après point, j’aligne des dizaines de mètres sans penser à rien ou plutôt en oubliant de penser que je suis là,au milieu de la mer. Négliger les couleurs du ciel et celles des nuages qui passent d’un côté à l’autre de mes horizons. Car je suis bien sûr de ça, je vais en mer pour voir le ciel que l’on voit la comme nulle part ailleurs, en une demi-sphère sans obstacle, sinon celui que l’on se crée, en ne regardant plus.

Comme après la première étape, je fais le deuil de la course, avec douleur, tristesse, mais je reprends du plaisir en commençant à regarder de nouveau autour de moi, les camaïeux de gris, les raies obliques des averses sous les grains qui passent près de moi et qui encore m’évitent, les oranges du soleil couchant qui se tordent avec les roses des nuages, juste devant moi.

Il m’a fallu quelques jours pour me rappeler que c’est surtout pour cela que je suis ici, une parenthèse attentive dans ma vie. La course n’est que le prétexte, j’en courrais d’autres.

Venus se lève devant mon étrave dans le crépuscule.

«Les voies ferroviaires»

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Il y a en ce moment à Nantes «Les Folles Journées» et mon frère me tient régulièrement au courant de tous les concerts auxquels il assiste, pour me faire bicher un peu, me prouver qu’on peut aussi avoir du plaisir à terre. Du coup j’ai écouté les «Variations Goldberg» moi aussi. Pour dire.

Enfin, écouter est un peu exagéré… Disons que j’ai branché le morceau sur mes haut-parleurs. Ça a de l’effet cette musique qui résonne à l’intérieur du bateau et qui dehors se perd, genre «Apocalypse now»version Alain Gerbaud.

Mais je n’écoute rien, évidemment, pas dans l’esprit ni vraiment l’envie de m’y mettre et, au final, je mets peu de musique même si mon iPod pourrait sans doute couvrir toute la traversée, mais je n’en ai guère le goût. Parfois, un morceau précis me vient à la mémoire que j’ai envie d’écouter, mais c’est tout. Le vent se suffit à lui-même ; l’eau qui s’écoule le long de la carène remplit suffisamment l’univers sonore, et j’écoute aussi le bateau.

«Si on suivait les voies ferroviaires, qui aurait le pied marin?» chante Alain Baschung, et ça me poursuit jusqu’ici. Il y a peut-être également une poésie à suivre les voies ferroviaires après tout, je ne sais pas; – on parle bien des alizés comme d’une autoroute.

En tout cas, j’en ai payé bien cher le péage. Mes spis en capilotade, j’ai tangonné mon génois – j’ai bien fait d’en prendre un grand et de ne pas me limiter à un solent !– et j’ai installé mon solent justement version tall-boy ou big-boy, je ne sais plus. Je crois y avoir gagné en puissance et en vitesse, je me rassure comme je peux, et puis, ça donne un côté vieille marine à Zinzolin qui rajoute un peu de paradoxe à la situation qui est déjà bien cocasse.

Coté météo, j’essaie de ne pas trop descendre, maintenant, pour garder de l’angle et ne pas finir vent arrière. Pour l’instant, j’avance dans un ciel gris à 150 degrés dans 15 nœuds de vent et ça me va bien ainsi, cela devrait me porter naturellement vers les Antilles avec un flux de Nord-Est forcissant à fur et à mesure. Ça semble loin encore.

En attendant, je retourne mettre un peu de charbon.

Hier, j’ai vu mes premiers exocets. C’est un poisson surprenant.